héloïse
pierre-emmanuel


Le Manteau de braconnier


parure


manteau d’homme doublé
d’herboristeries et autres récoltes
120 x 170 x 40 cm
2012


      




Le Manteau de braconnier est un portrait d’errant
né de la rencontre avec un être nomade
buissonnier dans la ville.

Il fait signe vers la solitude, riche en songes,
des “vagabonds luni-solaires” cheminant
autour du monde, ou autour d’un champ.

Le Manteau témoignage d’un attachement indéfectible 
aux figures du dénuement et de l’errance.



Le texte Théâtre de tréteaux évoque un autre “transparent”
(ainsi que René Char nomme les poètes vagabonds).








Théâtre de tréteaux



Le tréteau a toujours un pied dans le buisson.

[Non pas sabot mais haleine.]
C'est un sabot muni d'un petit talon en corne.
Entre les ongles du sabot se tapit le secret du buisson.
[D'entre les ongles de l'haleine monte le secret du buisson.]

Le buissonnier se tient sur ses talons entre les hauts tréteaux. Derrière ses épaules s'étendent diverses plaines, anodines et meubles. L'heure est toute pour lui. Il en réchappa ce matin, en réchappera-t-il le lendemain. Est-ce qu'on la lui rectifiera ? L'heure.

Tout à coup, un lourd fracas dans son dos, la formidable tapisserie des tréteaux se déroule jusqu'à la terre. La masse brusque soulève une-huée de poussière et rapides de caillasse
rapides ils déboulent
leurs mollets déchirés font de sacrées embardées les croûtes de leurs chaussures coquées rendent un son creux d'hommes à qui on a coupé les orteils gelés
autour d'eux cingle, fâches lasses tendues claques aux murs, l'ancolie hagarde, Bâtard et Branleur reculent baissent le train mesurent la rafale qui s'apprête le cours de la conversation reprend. S'éboulent trois pauvres cailloux.
Ils ont tourné le coin, emmêlés dans leur horde.
Le tréteau n'a pas changé de buisson. L'heure du buissonnier a à peine changé de lumière.
C'est la même que tous les matins, la grise merveilleusement grise des aubes provinciales. Il n'est pas très tôt, il est l'heure.


Songez qu'une longue salle blanche a trois immenses fenêtres alignées sur votre droite.
Vous vous tenez au fond de cette salle, c'est-à-dire en bas. Un homme qui passe, après avoir ôté du rebord d'une fenêtre les reliefs d'un repas, tire le rideau sur cette fenêtre, qui est la plus proche de vous. Sans quitter le mur, sa main tire le cordon du second rideau, sur la seconde fenêtre. Ces sonorités d'aléas de gardien vous détendent, qui résonnent dans la longue pièce. Vous ne vous sentez pas seule une fois le gardien parti, vous trouvez cela amusant qu'il vous ait oubliée. Il a couvert les vitres de terre et vous avez pu assister, en accéléré, au terrassement consciencieux du fond de la salle. Éclairée il reste la dernière fenêtre qui vous apparaît alors, soudain lointaine, à droite en haut dans le ciel. Vous êtes saisie.
Ces trois tiers de transparence suivant l'âpre rapport d'un pour deux, ensevelis pour l'éclat plus pur. Tandis que mille treize nuances existent strictement autour de la source persistante, trente nuances seulement s'étalonnent jusqu'au fond de l'obscurité. Quel effroi soudain de ne pas se trouver dans la lumière, de ne pas la sentir ondoyer sur soi. Être en bas, couverte des plus profondes nuances de l'ombre.
Mais quelle joie extrême d'assister depuis cette boîte noire au blême spectacle de la lumière. Quel luxueux et modeste privilège. On usa en fait de badigeon d'une eau lustrale, dans laquelle on avoit éteint ce qui restoit des charbons d'un sacrifice. Un luminescent gris baigne murs et plafond et s'y reprend par mille treize fois. Chaque grand carreau de la fenêtre a fait sien l'éclat blanc du ciel. Ici le verre est gras et parcouru de frissons, qui descendent comme le long d'une épaule. On sait son âge en considérant le bleu général qui règne dans l'espace. Là, bouche a laissé une volée d'ampoules qui stagnent comme le mercure lourd et argenté des alcoomètres. Pas un frémissement mais un flottement muet, avec cette impression d'une peau irritée qu'on aura si bien frictionnée entre les paumes qu'elle en demeurera floue, laiteuse, confuse, voilée. Soudain, à un certain endroit de la lumière, plus rien n'est semblable invisible. Les gris se détournent, perturbés. Il y a là un garçon, tout entier des cheveux aux talons voilé, indistinct. Il est immobile et regarde vers la fenêtre. On sait son âge en considérant le bleu proche du blanc qui ceint son visage.
À vrai dire on ne le discerne pas. Il est pâle.
Il est si blanc dans cette oeuvre,
le voile et lui sont raffinés — ou ravinés si vous songez à ces cailloux blancs qui dévalent des carreaux, et font au sol des rivières enchâssées.


Ainsi est le buissonnier qui attend dans l'aube. La lumière du ciel tombe sur lui, uniformément. Il regarde tourner au coin de la rue les rabroueux. Il a touché la tapisserie du théâtre. Elle était rêche mais point délavée comme à son sommet, où le soleil la frappe constamment. Non on pouvait distinguer quelques motifs, incrustés d'atomes plus clairs, c'était une très ancienne toile, rayée et pelée. Genre de toile qui constitue le fond d'une pièce ou la tête d'un lit, vers où se réchauffe le regard quand le reste grelotte dehors.
On pouvait observer cela chez les rabroueux. Le fond de la maison est une grande cheminée. Et le reste de la maison est inexistant. Faute de feu, une toile suffit. Faute de toile — plus rare encore que le feu qui, bien que variant en beauté d'un foyer à l'autre, s'apprécie même minuscule — faute de toile, un mur en grandes pierres roses suffit, qui conserve une certaine chaleur.
Il y a le fond, [puis] la voûte des corps humains forme l'intérieur, [puis] il y a dehors, la rue, ou la forêt qui entoure la ville.
Mais il faut qu'il y ait au moins un pan qui préserve l'intime, l'ancien, la fresque, le discret, les ténèbres, le mystère.
À le voir arrêté là, l’étoffe flottante entre ses doigts, qui désirent pénétrer la maille, il semble que ce soit ce fond des âges qui attire le buissonnier. Lui qui s'échappe sans relâche, d'un foyer sans histoires, une toile couvrante et fluide le satisferait. Se ruer dans cette éternité, y enfouir son crâne tronqué, sa douce anatomie tarée, ses gueuses mirettes, son admirable et mortelle grâce.



h.p.e, Strasbourg, 2012







héloïse pierre-emmanuel
vit et travaille entre Paris et le Loiret

mail : heloise@pierre-emmanuel.org phone : +33 7 81 58 00 90 instagram : heloise.pierreemmanuel
actuellement : stagiaire au CFPI (Centre de formation des plasticiens intervenants), promotion 2019-2020, HEAR Strasbourg
dernièrement : Création en cours 2018-2019, Ateliers Médicis / Beaulieu-sur-Loire
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